Dernière modification le 30/01/2012 à 23h15

Dans un univers de pétrole et de béton, les arbres sont le plus sûr moyen de retrouver le chamane qui est en nous. Tandis que l'homme sauvageVoir page est connivence totale avec la nature,Voir page nous autres, hommes domestiques,Bin oui, je sais, ça ne fait pas plaisir. Mais c'est comme ça. Voir page avons perdu ce pouvoir. Les enfants savent encore entrer dans la conscience des arbres,Voir page ils ne s'en privent pas.
Dans les années 60 à Paris, ma mère nous emmenait jouer au bois de Boulogne après l'école. Le bois de Boulogne n'était pas encore le lupanar brésilien qu'on connaît. Tell me, where do the children play? (source) De jeunes mères de familles y promenaient leurs bambins en toute quiétude. Certains d'entre eux jouaient à se construire, le plus vite et le mieux possible, une maison d'arbre. J'étais du nombre. Il fallait d'abord trouver l'arbre adéquat, un arbre à plusieurs troncs.
Il arrive que deux ou trois troncsVoir page sortent d'une même souche. Les arbres à quatre troncs ou plus avaient ma préférence, je les appellais des arbres-araignées. Si on coupe la tige d'une plante, n'importe laquelle, à l'endroit de la cassure repousseront deux tiges nouvelles. Si on coupe ces tiges, très près de leur base, quatre tiges vont repousser. Un jour, ces tiges deviendront des troncs, et l'écorce de l'arbre à quatre troncs aura nivelé les blessures de la jeune plante. Or ces arbres multiples abondaient au bois de Boulogne.
Pourquoi ? Qui a cassé toutes ces jeunes tiges ? Etait-ce volontaire ? Etait-ce une mode à une certaine époque ? En tout cas, dès qu'un gamin voit un de ces arbres multi-troncs, l'appel est irrésistible et l'oblige à s'y incruster, soudain roi dans son île.


Au creux d'un de ces arbres, on se sent comme un oiseau dans son nid. Sûr, douillet, protégé. Et sans doute l'est-on. L'enfant qui sent encore, ô combien, palpiter en lui l'énergie omniprésente, sent aussi combien plaisants sont ces abris végétaux. On s'y sent si bien, notre confiance est renforcée, sans le savoir on s'imprègne des bienfaisantes énergies de l'arbre, qui nous communique un peu de sa puissance. Il s'agit de repérer l'arbri le plus sûr, celui qui compte le plus de troncs.

Puis il faut récolter du bois mort, assez pour monter des murs en coinçant les bâtons entre deux troncs. En ménageant, bien sûr, des meurtrières et une porte d'entrée. Le plus difficile consiste à garantir ces ouvertures contre d'éventuels mitrailles, ou contre les poings des assaillants futurs. A cette fin, on renforce sans cesse nos murailles de bois mort. On imagine les batailles homériques qui vont s'y dérouler, les assauts, les ripostes, on redouble d'effort.
A deux pas, les futurs assaillants se construisent leur propre maison d'arbre, ils renforcent leurs murailles pour la bataille. Roulement de tambour ! La première phase du jeu qui s'achève, la maison d'arbre est construite. La deuxième phase du jeu, la plus palpitante à mon avis, c'est la vie dans nos maisons d'arbre. Et les guerres que n'allons pas manquer de nous faire, d'un arbre à l'autre. A aucun moment nous n'irions penser que le plus drôle n'est ni la bagarre ni la construction minutieuse.

Le plus palpitant, le plus excitant et le plus dépaysant, c'est de rester branché de longs instants sur la conscience d'un vieil arbre.

À mon grand regret, dans les quelques années qu'a duré ce jeu, jamais je n'ai eu la chance de goûter à la vie des maisons d'arbres. Comme par hasard, dès que nos maisons étaient finies, ma mère nous appelait pour rentrer. "Mais Maman, on n'a pas eu le temps de jouer !" protestais-je. "Pas le temps ?! Je ne sais pas ce qu'il te faut !" répliquait ma mère qui se gelait sur son banc depuis deux heures. Je rentrais en traînant les pieds. Jeudi prochain, tout serait à recommencer.
Depuis lors, me hante toujours ce vieux délire, comme une épée de Damoclès. Dépêche-toi de finir ta maison, de peur de ne pas avoir le temps d'en profiter, me répète une voix inlassable. Donc je retape, je ponce, je repeins, je reponce, je tourne à mon goût tous les gîtes où je passe, qui sont nombreux. D'aussi loin qu'il me souvienne, jamais je n'en ai profité. Dès qu'un gîte est fait, je le quitte sans mot dire. Les maisons d'arbre m'ont ensorcelé, j'en suis bien aise.

"Les oiseaux ont leur nid,
les loups ont leur gîte,
mais le fils de l'Homme n'a pas même
une pierre où poser sa tête." JésusEvangile de Thomas.

Cet été-là, j'étais boy-scout, notre chef de troupe avait dégoté un bon lieu de camp : la forêt d'Orient, près de Troyes. Une vallée allait être engloutie sous un lac de retenue. On pouvait couper tous les arbres de cette magnifique forêt. Elle était condamnée.
Du coup on a construit des plates-formes dans les arbres pour y loger les tentes de patrouille. On a passé trois semaines entre terre et ciel, portés par les arbres. La passion m'est revenue.
L'été suivant, au jardin sauvage de mes parents, je me suis construit une maison d'arbre. Pas au ras du sol comme au bois de Boulogne, juste un peu plus haut. Je sentais que la conscience de l'arbre est près de la souche. Pour communiquer avec un arbre,Voir page je ne m'adresse pas à ses branches, mais au tronc, à hauteur d'homme, c'est là que se situe la zone vitale de l'arbre. Les arbres m'ont appris beaucoup de choses. Leur vision du monde est celle du Pendu,Voir page l'Arcane XII du Tarot.
Ils voient le monde à l'envers. Leurs bras sont leurs racines qui puisent la vie dans la terre-mère, tandis que leurs jambes sont projetées vers le ciel, vers l'énergie solaire.

Une fois l'an, les arbres portent des sexes innombrables qui parfument la pointe de leurs orteils. Ce sont les fleurs, qui porteront les fruits et les graines de la vie éternelle. Leur position inversée, leur longévité immobile et leur absence totale d'aggressivité donnent aux arbres une grande sagesse. Ils nous transmettent ce total détachement qu'ils tirent du sol, ce calme placide qu'ils tirent du vent. Ils m'ont donné le goût de marcher les pieds nus, pour laisser mes racines subtiles puiser dans la terre-mère l'énergie vitale.

Les moines de toutes les latitudes ont conservé cette habitude.

Pieds nusVoir page dans des sandales, été comme hiver : les moines se souviennent-ils de la raison énergétique qui est à l'origine de ce vieil usage? Les peuples chamaniquesVoir page qui tiennent leur note dans l'harmonie du monde sont encore parfaitement conscients du phénomène : ils vont pieds nus sur la terre sacrée, par respect pour la terre et leurs ancêtres qui y dorment, mais surtout pour se nourrir de ses émanations. Ce pouvoir provient de notre part végétale. Pour puiser ces énergies subtiles dans la terre, nous avons la plante des pieds.
S'asseoir au pied d'un arbre, adossé à son tronc, pour écouter vibrer son âme végétale. Un vieux chêne en majesté, d'une puissance imposante, ne rayonne que la paix. Les arbres sont dénué d'aggressivité. Les très vieux arbres au fil des siècles ont pris un peu de la sagesse des mégalithes. Jean-Jacques Beineix les appelle des pachydermes, le mot est bien trouvé. Il leur a consacré un film magnifique, le dernier joué par Yves Montand, qui est mort peu après. Beineix est un auteur trop rare, hélas.

Les arbres m'ont donné la main verte, et depuis lors la compagnie des plantes a toujours été pour moi un puissant réconfort.
Pour moi, il n'y a que de bons présages,
car quoi qu'il arrive il ne tient qu'à moi
d'en tirer avantage.
Epictète